Vestiges du Réel

Exposition de Nuno Cera

09/12/2016  - 08/02/2017
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"Le sens est invisible, mais l'invisible n'est pas le contraire du visible : le visible a lui-même une membrure d'invisible, et l'in-visible est la contrepartie secrète du visible."

Maurice Merleau-Ponty. Le visible et l'invisible, 1964
 
 
 
Les rapaces nous regardent. Leur regard est pénétrant, insondable et énigmatique. Hautains, ils observent en silence, ils attendent patiemment. Viendra le moment de s'envoler pour lancer l'attaque. Pour l'instant ils attendent, dans un mélange de sérénité et d'expectative. Nous sentons la terreur latente de l'attente, la tension statique de la menace. En regardant ces images nous ne parvenons pas à échapper à la fascination de la beauté sublime qu'elles dégagent. Nuno Cera configure ainsi le regard vers les "vestiges du réel". Il casse la neutralité du point de vue. Les oiseaux nous observent et conditionnent notre regard. Nous regardons tout en étant observés, dans une visibilité réciproque, gênante, qui convoque, dans une certaine mesure, la vision panoptique théorisée par Michel Foucault à propos de la logique disciplinaire de la modernité. Les beaux rapaces nous regardent fixement et nous rendent simultanément observateurs et observés. Dans cet entrecroisement des regards animal et humain s'instaure un jeu imprévisible entre l'instinct et l'intelligence, l'intuition et la raison. Après tout, ne l'oublions pas, ces images ont été réalisées pour un autre travail récent, Tour d'Horizon, sous l'inspiration d'Amadeo de Souza-Cardoso.
En réalité, que nous est-il donné à observer ? Que voyons-nous en étant observés de la sorte ? Nous regardons l'invisible. L'œuvre Voyage à l'Invisible, présentée en deux vidéos sous la verticale marque la participation de Nuno Cera à un projet portant le même nom. Ce projet a été organisé par moi-même et Maria Rita Pais, le mois de juin dernier. Il comprenait un itinéraire de trois jours dans un ensemble de bâtiments et espaces au Portugal qui manifestent une situation d'invisibilité, soit par la nature de leur programme ou de leur usage, soit par leur condition physique et matérielle, soit encore par les vicissitudes historiques ou sociales. La palette allait, entre autres, d'une maison moderne privée à un monastère, à un chantier naval désaffecté, à une infrastructure militaire de protection de la côte désormais abandonnée, à un établissement hospitalier en ruines, ou encore à une carrière en activité. Le défi était ainsi lancé : rendre visible l'invisible.
 
Voyage à l'Invisible est structuré en plans statiques qui enregistrent le passage du temps. Le point de vue est toujours immobile, capté par l'appareil technique, mis à la hauteur de l'observateur. La séquence de perspectives - extérieures et intérieures, du dehors vers le dedans ou du dedans vers le dehors, plus distantes ou plus proches, plus longues ou plus courtes - révèle le dispositif de montage. La présence figée de la caméra dans l'espace, sans mouvements ni zooms, met en évidence une vision machinale, abstraite et artificielle. On regarde l'invisible à travers la neutralité apparente du dispositif technique. Nuno Cera opère essentiellement dans le cadrage, la durée et la séquence des plans. Il travaille donc dans un champ réduit, mais de façon pleinement intentionnelle. La clé de l'œuvre est dans la mise en tension de cette artificialité du point de vue avec les manifestations qui renvoient vers l'expérience même du réel. Plutôt que d'accentuer l'abstraction des images, Nuno Cera s'inscrit avec subtilité dans le réel.
 
Le mouvement dans les cadrages, qui enregistre les éléments et le passage du temps, saisit la durée dans l'expérience des lieux. En traversant brièvement les plans, les figures humaines, qui sont en réalité ceux qui participent au voyage, introduisent une autre vie dans ces espaces soustraits à la réalité quotidienne. La présence ponctuelle du son intensifie par moments l'ambiance des espaces. En somme, les images présentes dans Voyage à l'Invisible ne veulent pas oublier ni se libérer du réel. Elles sont mêlées à lui. Dans son autonomie artistique, Voyage à l'Invisible présente la révélation de l'expérience des espaces. Dans ces espaces, l'invisible s'exprime et se densifie, insistant et persistant dans la mémoire des œuvres. C'est en ce sens que l'invisible habite le visible, en éclairant ces "vestiges du réel".
Les rapaces se sont envolés. Ils se sont métamorphosés en personnages qui visitent les lieux. Dans une étrange réversibilité, l'objectif figé de l'appareil capte les prises de vue de leurs regards curieux et précis sur le réel...